Finance solidaire : comment changer d’échelle sans se renier ?

Publiée le 05.03.2026

La finance solidaire n’est plus un laboratoire. Elle est devenue un segment identifié du paysage financier français, avec des encours en croissance, des produits structurés et des circuits de distribution stabilisés. Ce succès pose pourtant une question stratégique : que devient la promesse originelle lorsqu’un secteur né en marge s’institutionnalise ?

Cette question a animé le petit déjeuner débat de FAIR qui s’est déroulé le 03 mars dernier, auquel intervenaient  Jérôme Saddier, Président du Conseil d’Administration du Crédit Coopératif et Maha Keramane, Head of Positive Impact Business Accelerator chez BNP Paribas.

Qu’est-ce qu’est devenue la finance solidaire ?  

Comme l’a rappelé Philippe Devin, Docteur en économie et expert chez FAIR, aux origines de la finance solidaire, les produits qui étaient proposés aux épargnants solidaires favorisaient les circuits courts. L'épargnant investissait en direct dans des entreprises solidaires ou bien sur des produits de partage qui l'engageaient à reverser tout ou partie de ses revenus à des associations. Avec l'essor de l'épargne salariale solidaire et des fonds 90/10 (aujourd’hui 85/15) qui a permis de démocratiser la finance solidaire, on a pu observer deux glissements majeurs : d'une part la finance solidaire s'est institutionnalisée sous l'impulsion de règlementations publiques et d'autre part, à mesure que les circuits se sont complexifiés, les épargnants se sont éloignés des projets solidaires.

En dix ans, les encours de l’épargne solidaire sont passés de 8,45 milliards d’euros en 2015 à 29,45 millions d’euros d’encours en 2025.

 

 

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Nouvelle chaîne d’intermédiation et tension entre rendement et impact

Les fonds solidaires captent désormais l’essentiel des flux d’épargne solidaire, l’épargne salariale représentant en juin 2025 17,9 milliards d’encours. En apparence, tous les indicateurs sont au vert. Mais la croissance n’est jamais neutre. Elle transforme les pratiques, redéfinit les priorités et impose de nouveaux arbitrages.  Aujourd’hui, l’architecture de la finance solidaire est devenue plus complexe. Les produits sont normés, les chaînes d’intermédiation se sont allongées, les exigences de liquidité se sont renforcées. L’augmentation des encours entraîne mécaniquement une augmentation des tickets investis. Les flux annuels orientés vers l’ESS et l’impact atteignent désormais plusieurs centaines de millions d’euros. Mais cet argent se concentre majoritairement sur des acteurs déjà structurés, capables d’absorber des montants significatifs.  

Par ailleurs, la tension entre performance financière et finalité sociale s’est progressivement accentuée, sous l’effet de nouveaux investisseurs plus attentifs au rendement, au risque et à la liquidité ainsi que sous l’effet d’une concurrence entre les fonds solidaires et les autres fonds responsables.  

Faisant ces constats, Patrick Sapy, directeur général de FAIR s’interroge : est-ce que la promesse vis-à-vis des épargnants solidaires est toujours tenue ? 

 

Des stratégies pour rester fidèle aux valeurs de la finance solidaire  

Comme l’ont souligné les intervenants Jérôme Saddier et Maha Keramane, la recherche d’équilibre entre sécurité financière et utilité sociale est constitutive de l’histoire du secteur. Dans un environnement qui s’est complexifié, il est d’autant plus important d’être à l’écoute de ses clients et de rester transparent. Du côté du Crédit coopératif, un travail de positionnement et de cohérence entre la banque et ses filiales Ecofi et Esfin Gestion a permis de développer une offre solidaire lisible et de proposer aux épargnants de dégager une partie de la performance financière créée au profit de l’intérêt général.

Du coté de BNP Paribas, l’accent a été mis sur la rigueur de la politique d’investissement à impact, avec une définition et des critères précis qui ont permis de mettre en place une mesure de suivi de l’impact social. 

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La financiarisation : menace ou levier ?

Pour Jérôme Saddier, l’idéologie de la rentabilité repose sur un malentendu qui mérite d’être dénoncé : l’ESS est en réalité beaucoup moins subventionnée que certains écosystèmes de l’économie conventionnelle. Il regrette le manque de compréhension des spécificités du statut des organisations de l’ESS par certains financiers. Dans l’ESS, la valeur est d’abord partagée ou réinvestie, avant d’être distribuée au capital, ce qui explique un rendement plus faible. La logique de possession de l’investissement en capital est aussi parfois en opposition avec l’esprit de l’ESS. En outre, certains acteurs se voient imposer par leurs financeurs des exigences de rentabilité et parfois même d’impact qui ne correspondent pas à leur logique initiale.

L’occasion de rappeler que certains établissements assument des niveaux de rentabilité plus modérés, cohérents avec leurs valeurs, connus de leurs clients. Le débat ne doit pas porter uniquement sur la question du rendement mais aussi sur les mécanismes financiers à mobiliser pour faciliter et encourager l’investissement dans les structures de l’économie sociale et solidaire.

Si Maha Keramane partage en partie ce diagnostic, celle-ci défend l’idée d’une finance qui doit être capable de s’adapter. 

La financiarisation n’est pas forcément négative, « elle devient problématique si elle dénature l’ESS et oblige ses acteurs à se plier aux règles de la finance classique, plutôt que d’adapter la finance aux spécificités de l’ESS.»

Titres associatifs, titres participatifs, contrats à impact … Nous avons la preuve que la finance peut aussi s’adapter pour tenir compte des besoins propres des entreprises solidaires. 

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