Comprendre l’évolution des fonds d’investissement solidaires en France
Cette recherche inédite met en lumière le rôle central des fonds solidaires « 90/10 », en étudiant leurs transformations, leurs enjeux et leurs limites. À travers une analyse institutionnelle, une étude de cas approfondie et une évaluation économétrique de leur performance, la thèse explore les tensions entre objectifs financiers, exigences de marché, mission sociale et mesure de l’impact.
Comment la finance solidaire évolue sous l’effet de sa croissance ?
La finance solidaire a historiquement pour objectif de financer des projets à forte utilité sociale et environnementale (logement social, insertion, transition écologique…), en mobilisant l’épargne des citoyens.
Depuis une quinzaine d’années, le secteur a profondément évolué :
- développement rapide de la finance responsable (ESG),
- montée en puissance de la finance à impact,
- professionnalisation et croissance des fonds solidaires,
- exigences accrues de mesure d’impact et de performance financière.
Cette transformation soulève une question centrale : comment concilier recherche de performance financière et mission solidaire ?
Après avoir passé un peu moins d’un an chez FAIR comme chargé d’études, j’ai commencé ma thèse en 2021 grâce à une convention de recherche industrielle (CIFRE) subventionné en partie par l’Agence nationale de la Recherche et de la Technologie (ANRT). Le début de ma thèse a été marqué par la naissance de FAIR et par là même, de l’utilisation croissante de l’expression « finance à impact ».
Cette thèse en CIFRE m’a autorisé un accès privilégié aux données et aux acteurs, comme les gérants de fonds solidaires. C’est ce travail qui m’a permis d’affiner mon objet d’étude et ma problématique : les fonds d’investissement occupaient une place grandissante dans ces placements solidaires, pourtant ils restaient un point aveugle de la recherche scientifique.
De plus, j’ai remarqué qu’en même temps que le fonctionnement des fonds se complexifiait, l’analyse des données devenait de plus en plus longue et laborieuse. Il était difficile de rendre compte des financements solidaires, mais aussi de faire la différence entre ce qui relevait du « solidaire » et ce qui relevait de l’« impact ». Ce flou, partagé aussi bien par le grand public que par les professionnels a marqué le début de cette thèse.
Aux origines des transformations…
L’introduction de la thèse propose une analyse approfondie de l’évolution historique et institutionnelle de la finance solidaire en France. Elle montre comment, d’un mouvement citoyen ancré dans des initiatives locales et coopératives, la finance solidaire s’est progressivement institutionnalisée, notamment avec la création des fonds « 90-10 » et leur intégration dans l’épargne salariale. Elle éclaire également le rapprochement progressif avec la finance responsable et la finance à impact, qui redessine aujourd’hui les frontières du secteur. Cette mise en perspective permet de comprendre que les tensions actuelles entre rentabilité, mesure d’impact et mission sociale sont le résultat d’une transformation progressive du modèle.
Ce que montre la thèse
La recherche s’appuie sur quatre années d’enquête au sein du secteur et combine analyse historique, étude de terrain et analyse statistique.
1️⃣ Une forte croissance des fonds solidaires
Les fonds « 90-10 », composés à 90 % d’actifs financiers classiques et à 10 % d’investissements solidaires non cotés, sont devenus le principal canal de financement de la finance solidaire en France, notamment via l’épargne salariale. Cette croissance a permis de mobiliser davantage d’épargne, mais elle a aussi complexifié le système : la chaîne d’intermédiation s’allonge.
2️⃣ Une hybridation entre logique financière et logique solidaire
Les sociétés de gestion doivent arbitrer en permanence entre performance, gestion du risque, exigences réglementaires et sélection d’entreprises à fort impact social. La thèse montre que la finance solidaire ne disparaît pas sous la pression financière, mais qu’elle devient un espace de tension et de compromis entre différentes logiques.
3️⃣ Quelle performance financière ?
L’analyse économétrique menée sur la période 2020-2023 montre que :
- les fonds solidaires présentent une performance légèrement inférieure aux fonds traditionnels comparables,
- cette différence s’explique en partie par la contrainte d’investissement solidaire,
- en revanche, ces fonds présentent une volatilité plus faible et une certaine résilience.
Autrement dit : la composante solidaire peut peser sur la performance financière, mais elle ne rend pas ces fonds inefficaces.
Comprendre les nouveaux équilibres de la finance solidaire
En résumé, cette thèse propose une lecture nuancée :
- La finance solidaire ne s’est pas dissoute dans la finance classique.
- Elle s’est transformée.
- Elle fonctionne aujourd’hui comme un modèle hybride, entre solidarité, exigences financières et standardisation croissante.
Elle éclaire par ailleurs les enjeux actuels du secteur et propose des pistes d’amélioration pour renforcer la transparence, la cohérence et l’efficacité des fonds solidaires.
La thèse aborde le sujet des fonds d’investissement solidaire. Outil devenu central dans la gestion de l’épargne solidaire. Ces fonds ont une double vocation : proposer aux épargnants un placement performant et liquide, tout en dirigeant une partie de cet argent vers des entreprises qui ne cherchent pas à maximiser le profit, mais à répondre à des besoins sociaux : logement, insertion professionnelle, lien territorial.
Ce qui ressort de la thèse, c'est que cette cohabitation est possible, mais qu'elle n'est pas sans tensions. D'un côté, ces fonds ont permis de massifier l'épargne solidaire et d'attirer des capitaux vers des entreprises qui en auraient difficilement bénéficié autrement. De l'autre, en grossissant et en se professionnalisant, ils ont progressivement adopté les codes et les outils de la finance traditionnelle, au risque de s'éloigner de leur vocation première.
Pour les praticiens, cette recherche souligne la nécessité d’une vigilance accrue face aux effets potentiellement uniformisants de la professionnalisation et de la standardisation. Renforcer la gouvernance, diversifier les outils de mesure de l’impact, préserver l’accueil de projets fragiles ou non conventionnels restent des conditions essentielles pour éviter que l’essor des fonds solidaires ne se traduise par un appauvrissement de la diversité des formes de l’ESS. Ainsi, cette thèse propose de penser la finance solidaire non comme une niche isolée dans l’univers financier, mais comme un espace de tensions, d’expérimentations et de compromis, où se rejouent les débats contemporains sur la place de la finance dans les transformations sociales et environnementales.