octobre 07 2021
3 questions à Lucie Pinson, Fondatrice et Directrice Générale de Reclaim Finance

3 questions à Lucie Pinson, Fondatrice et Directrice Générale de Reclaim Finance

Le 12 décembre 2015, 195 pays adoptaient l’Accord de Paris et ratifiaient cet accord universel pour lutter contre le changement climatique. Où en est-on cinq ans après ? A quelques semaines de la COP 26, Lucie Pinson, fondatrice et directrice générale de Reclaim Finance a accepté de nous présenter son bilan en 3 réponses.

L’accord de Paris, c’est quoi ? Le 12 décembre 2015, à Paris, près de 200 nations sont parvenues à un accord historique pour faire face au réchauffement climatique, et signer l’Accord de Paris. Son objectif ? Tout mettre en œuvre pour limiter le réchauffement climatique à un niveau inférieur à 2 degrés Celsius. Pour l’atteindre, ce traité international fournit un cadre pour le soutien financier, technique et de renforcement des capacités aux pays qui en ont besoin. Il réaffirme ainsi que les pays développés doivent prendre l’initiative d’apporter une aide financière aux pays moins bien dotés et plus vulnérables.

Et Reclaim Finance ? Fondée en mars 2020, Reclaim Finance est une organisation ayant pour ultime objectif de mettre la finance au service du climat.

1/ Cinq ans après les engagements de l’Accord de Paris, quel est votre bilan ?

Lucie Pinson : Si on a vu les services financiers baisser dans le secteur du charbon, ceux au pétrole et au gaz ne cessent d’augmenter. Les grandes banques ont même presque doublé leurs financements aux énergies fossiles entre 2016 et 2020 – passant de $45 milliards à $86 milliards et plaçant ainsi la France à la 4ème place des plus grosses places financières à financer le chaos climatique en 2020. Le plus grave est que la majorité des 295 milliards qu’elles ont accordés à ces secteurs entre 2016 et 2020 sont allés à des entreprises qui développent de nouveaux projets d’énergies fossiles. Ces chiffres montrent qu’on est bien loin des appels en faveur de la relance verte pourtant portés et relayés par les banques l’année dernière. Le grand écart entre les promesses de finance verte de la Place de Paris et ses pratiques réelles sur le climat s’illustre parfaitement avec les soutiens aujourd’hui accordés aux entreprises qui prévoient de développer de nouveaux projets en Arctique. Nous avons révélé dans une enquête inédite les 31 milliards de dollars accordés par les banques françaises entre 2016 et 2020 aux entreprises qui, comme Gazprom et Total Energies, y développent de nouveaux projets pétro-gaziers et entendent augmenter de 20% la production d’ici 5 ans. Plus de 20 entreprises cherchent à développer de nouveaux champs pétroliers et gaziers dans la région Arctique. La mise en production de tous les actifs découverts pourrait capter 22% du budget carbone restant pour limiter le réchauffement climatique à 1,5°C. Il est indispensable d’arrêter cela mais la réalité est que les politiques climat des grands acteurs financiers sont totalement inopérantes. Seule une petite partie des services financiers sont couverts et les politiques sont à géométrie variable, en couvrant souvent qu’une partie de l’Arctique seulement : à titre d’exemple, la zone d’exclusion d’AXA ne couvre que 54 des 599 champs pétroliers et gaziers recensés en Arctique. On est donc loin d’une finance au service du climat.

 

2/ Plus particulièrement concernant le côté finance, quelles sont les principales avancées et au contraire les principaux blocages ?

Lucie Pinson : La finance demeure court-termiste et le fameux discours de Mark Carney sur la tragédie des horizons il y a 6 ans n’a pas changé grand-chose. Globalement, les acteurs financiers ont beau se savoir menacés sur le long terme par les risques liés aux dérèglements climatiques, ils continuent d’opérer avec des horizons de temps extrêmement court, et malheureusement, financer des activités polluantes demeure très rentable sur le court terme. Si on entend parler de plus en plus de la double matérialité, du fait que les institutions financières ne doivent pas seulement se prémunir des risques climatiques mais aussi prévenir et limiter leur impact sur le climat, la réalité est qu’elles restent avant tout tournées vers la recherche du profit et que c’est avant tout le facteur risque-rendement sur le court terme qui décidera de leur comportement. Le seul grand secteur pour lequel les acteurs financiers français ont réellement adopté des politiques visant à limiter leurs impacts sur le climat est celui du charbon. C’est là que se sont effectuées les principales avancées. Et il faut le reconnaître, la place financière de Paris est en pointe sur le sujet, ce qui n’était pas gagné. Il y a 10 ans, les banques françaises faisaient parties des 15 plus gros financeurs du charbon. Mais il ne faut pas oublier que cela est le fruit de plus de 7 ans de pression des ONG et notamment de la fédération des Amis de la Terre à laquelle Reclaim Finance est affilié. Si les banques ont fini par y appliquer une approche de prévention de leurs impacts, c’est que le sujet devenait source de risque, cette fois, réputationnel.

 

3/ Quel serait l’appel de Reclaim Finance aux acteurs du secteur pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris, ou un maintien du réchauffement climatique en deçà d’1,5 degrés ?

Lucie Pinson : Enfin écouter la science. Cela fait des années que nous savons que notre budget carbone ne nous permet pas de développer de nouvelles infrastructures émettrices de gaz à effet de serre si nous souhaitons limiter le réchauffement à 1,5°C – un objectif qu’il nous faut garder tant on voit la sévérité des impacts des événements météorologiques extrêmes qui s’accentuent et s’intensifient en raison de l’accélération des dérèglements climatiques, alors que nous ne sommes « qu’à 1,1°C » de réchauffement. Cette année, cet appel a même été porté par l’Agence internationale de l’énergie qui n’a rien d’une agence de protection de l’environnement (AIE) mais a, au contraire, toujours défendu la hausse de la production d’énergies fossiles. D’après l’AIE, atteindre la neutralité carbone, qui est un des objectifs annoncés par presque tous les grands acteurs financiers français, requiert de ne plus développer de nouveaux champs pétroliers et gaziers. Notre demande aux acteurs financiers est donc très clair : ils doivent arrêter de financer ou assurer directement ce type de projet et conditionner tous services financiers aux entreprises qui les portent à leur arrêt. Le Climate Finance Day qui se tiendra le 26 octobre prochain doit être le moment d’adopter de nouvelles politiques en ce sens.

 

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